Homélie du dimanche 22 février 2026.
- 25 févr.
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1° dimanche Carême A
Evangile Matthieu 4, 1-11
Nous voici donc à nouveau convoqués, à aller au désert avec le Christ, quarante jours durant. Le désert, dans la Bible, est un lieu important : c’est dans le désert que se préparent les grandes décisions, c’est là que Dieu fait alliance avec l’homme…
Souvenez-vous. Le peuple hébreu, s’arrachant à l’esclavage égyptien, marchera quarante ans dans le feu du désert à la recherche de la Terre promise… Elie, le grand prophète écrasé sous le poids de l’angoisse, va, lui aussi, errer quarante jours dans l’aridité désertique de la montagne de l’Horeb en quête de Dieu… Et Jésus, lui-même, à peine baptisé, sera irrésistiblement poussé pendant quarante jours dans la solitude du désert…
« 40 jours et 40 nuits » nous dit l’évangile. 40 mystérieux chiffre qui, dans la Bible, vient annoncer les lentes germinations et les bienheureuses fécondités. Beauté du symbole : Ne faut-il pas près de 40 semaines pour mener une grossesse à terme, pour voir naître un enfant ? Ainsi donc le désert à la suite de Jésus, ne serait pas une étape facultative sur le sentier de notre vie spirituelle, mais une halte essentielle, incontournable vers notre naissance à notre condition de fils et de filles de Dieu.
Aussi en nous conviant au « désert du carême », 40 jours durant, l’Eglise nous invite à une secrète maturation, à une féconde gestation, car le désert c’est le lieu des commencements, des recommencements… Mais vers quel « désert » nous autres, hommes et femmes de ce XXI°siècle, avons-nous à marcher ? Comment entendre aujourd’hui, dans notre vie quotidienne, souvent citadine, bruyante et médiatique, l’appel du désert ?
Le désert, c’est d’abord le temps de la solitude. Non pas une solitude imposée par les circonstances, mais une solitude volontairement choisie, spirituellement choisie pour un temps. Lorsque nous sommes seuls, nous ne sommes plus sous le regard des autres, nous n’avons plus de rôle social, nous ne pouvons plus nous définir uniquement par ce que nous faisons… Et bien vite, si nous avons le courage de la lucidité, nous constatons que derrière « la façade », certaines pièces de notre « appartement intérieur » sont un peu défraîchies, voire franchement délabrées. Le masque tombe. La solitude du désert, c’est donc l’épreuve féconde d’une sorte de miroir où nous contemplons notre propre péché, ce péché par lequel, disait le jésuite François Varillon, « nous interrompons le mouvement de création de nous-mêmes ». Aller au désert, c’est donc aller vers celui ou celle que nous sommes véritablement et que Dieu nous invite à devenir à la suite de Jésus son Fils, car « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Le désert est aussi le lieu du silence. Nous vivons la plupart du temps, et de plus en plus, dans un monde de bruit. Ce bruit nous dérange autant qu’il nous arrange. Jamais l’homme n’a autant disposé de moyens techniques pour se saouler de bruits, de sons, d’images, pour étouffer son questionnement intérieur, pour littéralement se « zapper » lui-même. Il a fallu quarante jours au prophète Elie pour découvrir que Dieu lui parlait, non pas de façon tonitruante, mais au travers du « souffle d’une brise légère. » A quels moments dans nos vies « modernes » faisons-nous véritablement silence ? Le Carême peut-être une véritable école de silence. Le bruit que nous faisons avec nous-même est un obstacle essentiel au règne de Dieu. Aller au désert, avec le Christ, c’est oser le « jeûne » du bruit, de paroles, d’images, c’est oser le silence qui favorise l’écoute, pour revenir au Seigneur, car c’est bien le désir de Dieu que sans prendre garde nous avons laissé tarir. Or, « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Etty Hillesum, dans l’enfer d’Auschwitz écrivait : « il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » Aller au désert avec le Christ, c’est renouer avec le silence pour désensabler en nous la source du désir de Dieu.
Le désert enfin, c’est le lieu de la soif et de la faim. Et lorsque la Bible évoque la soif et la faim, elle parle en fait du désir. Lorsque St Benoît parlait du carême à ses moines, il ne leur parlait pas d’abord de privation ou de mortification. Sa préoccupation n’était pas de savoir ce que ses frères auraient dans leur assiette, mais ce qu’ils auraient dans le cœur. Aller au désert, 40 jours durant, c’est donc nous remettre face à notre désir le plus profond, celui qui nous constitue. Qu’est-ce qui, véritablement, est essentiel dans notre vie ? Quels sont nos choix, nos priorités ? Jésus lui-même, le propre Fils de Dieu, ne s’y est pas trompé : il faut vivre l’arrachement du désert pour renoncer aux royaumes factices, aux pouvoirs superbes. Fermer les yeux, la bouche et le cœur aux invites insidieuses de tant de tentations qui viennent nous ronger l’âme. Oui, le carême est ce temps béni de rude dépouillement, où rentrant en nous-mêmes, pour mieux sortir au monde, nous y trouvons un Autre, plus nous même que nous-même, qui patiemment, tendrement, nous attend pour nous offrir son pardon, sa compassion et redonner visage à nos vies en dérive, car « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Voilà, vous l’avez compris, le récit des tentations de Jésus n’est pas un duel auquel on assiste de l’extérieur en attendant la victoire de son favori. Jésus nous y rejoint au plus profond de nous-mêmes. Il faut donc nous mettre en route et risquer le désert et ses quarante jours, car souvent nous croyons que Dieu s’absente de nos vies et du monde alors que c’est nous qui nous absentons de Dieu. Alors comment ne pas entendre aujourd’hui l’appel du désert, ce temps offert au murmure de sa Parole qui, au cœur de nos cœurs, vient refaire sa demeure ? Nous laisserons-nous convier par le Maître intérieur vers les terres promises de notre renaissance ? Serons-nous de ce peuple qui renonce à ses chaînes et marche résolument vers le chemin de sa liberté ? Oui, il y a comme une urgence à remettre en chemin notre quête de Dieu, de marcher pas à pas ces 4O jours pour nous approcher de l’être que nous avons à être afin de demeurer fidèle à Celui de qui nous recevons le souffle et le nom, le Dieu Vivant. Oui, Seigneur avec toi, nous irons au désert.




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