Homélie du dimanche 15 février 2026.
- 18 févr.
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Dim. 6 TOA. Evangile Matthieu 5, 13-17
L’attitude de Jésus dans l’Évangile de ce dimanche peut nous paraître surprenante, voir même dérangeante. Lui qui reproche si souvent aux docteurs de la loi de son époque de faire peser sur le peuple de nombreux préceptes et commandements, il semble aujourd’hui alourdir encore la loi : « La loi vous dit cela et bien moi, je vous dis… » Comme si les exigences de la loi n’étaient pas suffisantes et qu’il fallait aller plus loin encore. Mais un tel « jusqu’au boutisme », une telle radicalité est-elle encore humaine ?
Nous sommes peut-être aussi étonnés parce qu’il semble que ce que Jésus demande avant tout, c’est d’aimer. Aimer Dieu et aimer son prochain, n’est-ce pas là l’essentiel de l’Évangile ? Est-ce que cela ne suffit pas ? On cite souvent un peu rapidement d’ailleurs et hors de son contexte la phrase célèbre de saint Augustin : « aime et fais ce que tu veux ! ». Alors, finalement, pour devenir disciple du Christ, pour entrer dans le Royaume des cieux, faut-il choisir les exigences de la loi ou celles de l’amour ?
Eh bien, contrairement à ces premières impressions, je pense qu’il ne faut pas opposer l’impératif de la Loi à l’amour, comme si la Loi était en quelque sorte du côté de la contrainte et donc du malheur et l’amour du côté de la liberté et donc du bonheur. En effet, il est coutumier chez les chrétiens d’insister sur la radicale nouveauté apportée par Jésus et d’oublier son enracinement dans la tradition d’Israël. Mais loin de la renier, Jésus a vécue pleinement la Loi en en déployant tous les possibles.
C’est ce que nous rapporte Matthieu aujourd’hui dans son évangile. Matthieu, comme le scribe qui sait tirer de son trésor du neuf et de l’ancien, est particulièrement attentif à faire le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. A ceux qui seraient tentés de se faire un code de conduite à leur mesure, Jésus rappelle que la Loi et les prophètes ne sont pas une option. Référence objective, les Ecritures d’Israël permettent à tout un chacun de ne pas être prisonnier de sa subjectivité, de sa violence… mais elles lui apprennent à orienter ses forces vives désordonnées pour qu’émerge le meilleur de lui-même dans sa relation à Dieu et à autrui. Ce n’est donc pas la Loi que Jésus remet en question, mais ce que certains ont fait d’elle, en la réduisant à un code de comportement susceptible de favoriser une bonne conscience trompeuse et de donner du grain à moudre pour juger ses semblables.
Quand Jésus déclare qu’il est venu pour « accomplir » la Loi, ce n’est pas pour y mettre un point final mais pour en faire jaillir toutes les potentialités. Il ne vient pas ruiner l’autorité de la Torah, il vient au contraire lui rendre sa vigueur par sa parole interprétative. Reste donc à savoir comment Jésus accomplit-il la Loi, comment l’interprète-t-il ?
Dans ce récit d’évangile, à six reprises Jésus fait entendre ce tonitruant « Eh bien, moi, je vous dis. ». « Vous avez appris… eh bien, moi, je vous dis… » Il donc commencer par l’entendre ce « moi » qui est souverain, car Jésus ose ce qu’aucun maître avant ou après lui ne se risquera à faire : poser son « je » face à l’Ecriture, sans justifier d’aucune manière sa lecture de la Loi, mais en l’appuyant sur sa seule autorité, sa seule liberté, sa souveraine liberté d’aimer. Oui, il faut l’entendre ce « moi » de Jésus qui est impertinent aussi, car il néglige de s’insérer dans la chaine continue des sages qui depuis Moïse, déploient leur science à faire l’exégèse de la Torah. La parole nue de Jésus se lève ici face à celle de Moïse, garant de la Loi pour Israël. Il faut l’entendre encore ce « moi » de Jésus qui est également libérateur, puisqu’il offre une lecture de la Torah qui ne s’encombre d’aucunes subtilités casuistiques dont les rabbis avaient le secret et le métier. Autant dire que le Jésus du Sermon sur la montagne démocratise la compréhension de la Torah comme elle ne l’avait jamais été auparavant.
Mais à notre grande surprise il la radicalise aussi en s’intéressant à la racine des comportements visés par la Loi. Non seulement le meurtre est prohibé, mais déjà l’insulte est un attentat à la personne de l’autre, une violence faite à sa vie. Non seulement l’acte d’adultère, mais le regard de convoitise est un acte prédateur qui fait violence au lien conjugal. Non seulement le serment doit être respecté, mais il ne devrait pas être nécessaire si votre « oui » ou votre « non » sont fiables. Non seulement l’amour du prochain est requis, mais toute limitation apportée à la définition du prochain doit être rejetée : l’amour d’autrui englobe ceux qui par définition ne sont pas aimables, les ennemis et ceux qui vous persécutent. Bref, en un mot, l’énoncé de la Loi se trouve donc radicalisé : toute limite apportée à l’impératif divin, ce à quoi se vouait précisément la casuistique des rabbis, vole désormais en éclats.
En clair, Jésus fait jouer l’impératif fondamental de l’amour comme le but de la Loi, toute prescription doit être mesurée à lui. Au nom de ce qui fonde la loi et la légitime, à savoir l’amour, Jésus montre qu’on peut aller jusqu’à contredire une prescription particulière car ce n’est pas la Loi qui doit faire la loi, mais l’amour. Et c’est ce qui explique que Jésus ait souvent été en bute avec les scribes et les pharisiens de son temps, eux qui préféraient l’amour de la loi à la loi de l’amour. D’où cet appel qu’il nous adresse ce soir : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »
« Le royaume des cieux… » Souvent nous entendons évoquer le Royaume de Dieu et nous croyons que pour s’y trouver à l’aise il suffit d’appliquer les commandements : être correct, être honnête, être juste… Or, vraiment pour se trouver à l’aise dans le Royaume de Dieu, il nous faut être familier de la surabondance. Cela veut dire concrètement, que si notre comportement vis-à-vis de nos frères ne jaillit pas surabondamment de notre cœur, nous n’aurons rien compris au Royaume des cieux. Dans le royaume des cieux, c’est ainsi : si l’on donne de bon cœur même le peu que l’on a, on reçoit non seulement en abondance, on reçoit surabondamment. Si nous ne faisons pas l’expérience de cette générosité qui ne calcule jamais, alors Dieu nous restera incompréhensible. Nous aurons beau lui chanter des psaumes magnifiques, nous resterons loin de son cœur.
Seigneur, les scribes et les pharisiens apprenaient à faire ce qu’il fallait faire pour être en règle, toi tu nous dis que nous pouvons et devons faire mieux. Si nous regardons l’autre non pas comme une créature désirable mais comme un frère, une sœur en humanité, alors nous serons bien plus qu’en règle. Tu seras en nous Seigneur et nous serons en toi, nous entrerons dans le Royaume des cieux et tu nous feras asseoir à ta table.
Aussi Seigneur nous te prions de nous inspirer quand et comment nous acquitter de ton appel à aimer, car tu n’es pas un nouveau législateur, à ta suite, nul besoin d’une longue formation exégétique pour répondre à l’appel de Dieu, l’appel à aimer.
Amen !




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