Homélie du dimanche 18 décembre 2025.
- igignoux
- il y a 4 jours
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Homélie 2 TOA.
Evangile Jean 1, 29-34
Il y a dans la liturgie et dans la prière en général, beaucoup de formules auxquelles nous sommes tellement habitués qu’elles se sont peu à peu vidées de leur sens. L’évangile d’aujourd’hui est une occasion offerte pour que nous méditions sur cette invocation qui est dite ou chantée à chaque messe, et même répétée à trois reprises à la suite : « Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »
Pour les lecteurs juifs de l’époque cette image devait être limpide. Les évangiles ont été écrits après la Résurrection et ceux qui les rédigent utilisent des symboles, des figures appartenant à leur tradition, en l’occurrence la première Alliance, c’est à dire l’Ancien Testament. Et l’agneau en fait partie. Mais pour nous aujourd’hui, cette invocation « Agneau de Dieu » n’est-elle pas devenue sans couleur et sans saveur, sans poids et sans impact sur nous ? « Agneau de Dieu », cette image nous parle-t-elle encore ?
Je ne prétends pas en explorer toutes les significations, ce serait trop long, et les homélies c’est comme les grèves il faut savoir les arrêter, alors je vais simplement en montrer quelques aspects, en m’aidant des autres lectures de ce jour qui s’éclairent mutuellement.
L’annonce lointaine, la préparation biblique, la figure prophétique de l’Agneau, c’est le Serviteur décrit en quatre passages célèbres du livre d’Isaïe, qu’on appelle les « Chants du Serviteur. » Nous venons d’en lire un extrait : ce personnage se présente comme formé par le Seigneur dès le sein de sa mère pour refaire l’unité brisée des tribus de Jacob et d’Israël ; et il a tellement du prix aux yeux du Seigneur qu’il va devenir la lumière des nations, afin que le Salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. Dans le chant suivant, ce même Serviteur sera montré comme « un agneau mené à l’abattoir, qui n’ouvre pas la bouche », et dont les tourments et les blessures apportent la guérison pour tous.
Vous voyez qu’on est en présence d’une figure très riche, très difficile à déchiffrer, peut-être même à accepter pour nos sensibilités actuelles. C’est elle qui est à l’arrière-plan de l’interpellation de Jésus par le baptiste. Quand on lit l’évangile selon St Jean jusqu’au bout, on voit l’évangéliste soucieux de faire coïncider la passion et la mort de Jésus avec la célébration des fêtes de la Pâque juive, au cours desquelles on sacrifiait des agneaux en mémoire de la sortie d’Egypte : en effet, la délivrance du peuple hébreu avait commencé en marquant le linteau des portes avec le sang de la bête sacrifiée. (Exode 12, 1-14). C’est donc en relation avec le destin ultime de Jésus que l’évangéliste choisit de le faire appeler par Jean « Agneau de Dieu ». Ce nom n’est pas un titre honorifique, c’est une confession de foi en Jésus sauveur.
Mais pourquoi à cet endroit et à ce moment-là ? Quel est le contexte dans lequel apparait ce nom nouveau ? C’est un contexte baptismal, ce qui peut nous aider à progresser dans notre recherche. Jean déclare : « moi, je baptise dans l’eau ». Il donnait ce qu’on appelle un baptême de repentance : un geste rituel qui venait conclure une démarche de conversion personnelle, qui préparait le jugement qu’il annonçait tout proche. « Mais Celui qui était avant moi, lui, baptise dans l’Esprit-Saint ». Il ne s’agit plus d’ablutions pour qui vient faire reconnaître sa volonté de changer de vie, il ne s’agit plus d’un geste qui rend publique une conversion individuelle. Non, avec celui que Jean voit s’approcher de lui, il s’agit de tout autre chose. C’est dit en trois mots : « il enlève le péché du monde ».
Vous entendez la différence : enlever le péché du monde, ce n’est pas du tout pareil que baptiser dans l’eau, pour symboliser par l’immersion une démarche de repentance personnelle. Car il faut laisser aux mots leur rigueur et leur acuité, si on veut entendre ce que Dieu dit dans sa Parole. Il ne s’agit de rien d’autre, de rien de moins que du péché du monde. Vous notez le singulier. C’est un singulier qui ne facilite pas les choses. Il est plus facile de comprendre que telle ou telle faute, tel ou tel écart, telle transgression puissent être pardonnés ; nous en faisons l’expérience, je l’espère, dans nos relations personnelles et aussi avec Dieu. Mais comment comprendre ce que l’évangile veut dire avec ce « péché du monde » ?
Je me risque à proposer à votre réflexion un éclairage possible. Je dirai que le péché du monde est l’énorme poids de fatalité qui fait que le monde est ce qu’il est. Pour l’évangile de Jean le « monde » n’est pas la création telle qu’elle a été déclarée bonne par Dieu dès le commencement, mais ce qu’elle est devenue du fait de l’histoire humaine. C’est le monde des humains qui est, dans toute son épaisseur, à toutes les époques, aux prises avec la violence, l’injustice, le mensonge. Ce sont tous les faux semblants qui nous captivent, les illusions qui nous trompent, la convoitise et l’envie qui nous rongent, la haine qui répand la mort.
Eh bien, face à ce monde, Celui que la foi appelle « Agneau de Dieu » inaugure un temps nouveau, donne une vie nouvelle. L’évangile présente Jésus comme le libérateur, celui qui va ôter le péché du monde. Non pas que le péché disparaisse et n’existe plus aujourd’hui, mais il va libérer les personnes de cette emprise totale du péché. Il lève le voile épais qui nous empêche de voir, il brise les chaînes qui nous empêchent d’avancer
et nous ramènent toujours en arrière, il emporte les maladies de nos cœurs et de nos âmes qui entretiennent en nous des connivences avec la mort. Et comment le fait-il ? Il le fait par sa Parole qui est une révélation inépuisable, qui nous fait découvrir toujours à nouveau ce qu’il y dans le cœur des humains et ce qu’il y a dans le cœur de Dieu. Parole qui libère, parole qui guérit, parole qui relève, parole aimante, parole qui fait vivre… et Jésus le fait par sa vie totalement donnée, livrée jusqu’à l’extrême, comme celle d’un agneau conduit à l’abattoir, l’Agneau innocent qui nous révèle un visage entièrement inédit, encore inconnu de Dieu. L’Agneau brisé du vendredi et l’Agneau glorieux du dimanche. Le vendredi on le mène à l’abattoir pour le rompre mais, au dimanche matin, le voici debout, vivant, radieux.
Eh bien, en ce dimanche, il nous faut proclamer avec la foule immense de l’Apocalypse : « Soyons dans la joie… car elles sont venues les noces de l’Agneau… » L’Agneau de Dieu qui prend sur lui l’humanité entière, chacun de nos visages, chacune de nos histoires pour nous conduire vers le vrai baptême, le baptême qui ouvre les portes de la vie, de la vie en abondance, la vie éternelle. Alors, « heureux les invités au repas des noces de l’Agneau. »




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