Homélie du dimanche 14 décembre 2025.
- igignoux
- 17 déc. 2025
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Evangile Matthieu 11, 2-11
Au beau milieu de l’Avent l’Église nous propose de faire de ce dimanche, le dimanche de la joie, comme l’antienne d’ouverture de cette messe nous y invite : « Soyez dans la joie du Seigneur, soyez toujours dans la joie, le Seigneur est proche ! » (Ph 4, 4-5).
Mais permettez-moi, un petit écart, car j’ai plutôt envie de dédier ce dimanche à tous ceux qui doutent, qui marquent le pas, qui semblent soudain s’arrêter au milieu du gué. Tous ceux qui ont du mal à avancer jusqu’à Noël parce qu’ils ont toutes les raisons de désespérer.
Impossible en effet ce dimanche de passer sous silence le doute de Jean-Baptiste. Il est en prison. Hérode l’a fait enfermer dans une forteresse sur les hauteurs de la Mer morte. Comment pourrait-il ne pas s’interroger ? « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Il faut l’entendre cette question, ce n’est pas une simple curiosité. Il faut en peser toute l’angoisse. Le baptiste a bien des raisons d’être plus que perplexe, le voilà enfermé, persécuté pour avoir rappelé au tyran Hérode la juste rigueur de la Loi. Il n’a plus rien à espérer.
Pourtant, nous dit l’évangile : « parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste. » Le tout premier, il devrait donc faire partie des bénéficiaires du Royaume de Dieu et de sa justice. Souvenez-vous, Jésus n’a-t-il pas fait une lecture du livre d’Isaïe dans la synagogue de Nazareth où il avait choisi justement, et pour se l’appliquer, la prophétie où il est dit : « Dieu m’a envoyé pour annoncer la délivrance aux captifs. « Mais alors quelle délivrance ? Et pour quels captifs ? C’est ce qui taraude le cœur de Jean-Baptiste, ce qui le laisse sans repos, au fond de son cachot, victime de sa foi inflexible.
Oh je sais bien on dit que Jean-Baptiste attendait la venue d’un Messie justicier, on dénonce parfois cette attente, comme si elle reflétait l’image perverse d’un Dieu vengeur. Mais il n’y a pourtant rien de plus légitime que d’espérer que Dieu fasse justice. Et comment libérerait-il les pauvres, les persécutés, les victimes innocentes, sans bousculer quelque peu les riches et les puissants de ce monde ? Telle est la méditation de Jean, et c’est toujours la nôtre. Qui de nous ne sent pas monter parfois jusqu’à son cœur ou ses lèvres l’interrogation douloureuse du précurseur : Mais « Es-tu celui qui doit venir où devons-nous en attendre un autre ? »
Question clé de la foi. La question est « cash », sans détour, directe. Elle est posée par les disciples de Jean qui sont venus voir Jésus pour savoir s’il était ou non le Messie attendu. Jésus doit donc se positionner et dire qui il est vraiment. Au sens strict, il ne répond pas à la question. Mais d’une certaine manière, c’est bien ce qu’il fait en décrivant les effets de son action : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. » Il n’y a ici aucun discours. Pour dire qui il est, Jésus emploie une méthode simple. Il décrit ce que sa relation aux autres éveille chez eux, les transformations que sa présence opère. Il ne dit pas ce qu’il croit. Il raconte ce que tout le monde peut voir et constater. Et il laisse ensuite aux disciples de Jean le soin d’en tirer les conclusions par eux-mêmes.
On ne nous dit pas si Jean fut convaincu. Mais nous savons qu’il attendait comme une grande floraison de justice, une grande revanche des pauvres fidèles sur leurs riches oppresseurs. Et voici qu’à ce prophète reclus dans l’obscurité de sa prison comme Jonas dans sa baleine, on donne seulement quelques signes, quelques frémissements… quelques-uns sont guéris, d’autres non, et il s’en faut de beaucoup que tous les captifs soient libérés.
Et nous, la réponse de Jésus, a-t-elle de quoi nous rassurer ? Elle risque bien de nous inquiéter encore davantage, car autour de nous les aveugles continuent d’être aveugles et les boiteux sont toujours boiteux… » Après plus de deux mille ans de christianisme on peut s’interroger : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un Autre ? »
Non ! Pas d’autre Semeur ! Pas d’autres semences ! C’est écrit en toutes lettres dans l’Évangile. « Le Royaume est comme une semence, la plus petite de toutes les graines du potager, comme un peu de levain dans la pâte. » Pas de doutes, Dieu est un semeur. Il a semé des graines de justice dans le coeur de l’homme, des germes de réconciliation, des germes de pardon, des germes d’amour et de tendresse. Pas des fruits, des semences seulement. C’est à nous de les faire éclore et grandir. Une vie humaine se juge aux effets des actions engagées. Seules comptent les libérations, les ouvertures, les délivrances, les nouveaux départs engendrés par les relations mises en œuvre dans notre existence. La Bonne Nouvelle doit être bonne dans la vie de ceux qui la reçoivent, sinon cela n’en est pas une. A Noël, les chrétiens ne célèbrent pas un dogme de plus, mais ils se réjouissent que soit venu au monde un être capable de mettre les hommes et les femmes debout, de redonner vie à tous ceux que la vie défait.
Aujourd’hui beaucoup se plaignent de manquer de repères ! Or justement, Jésus nous donne des repères. Le travail des chrétiens c’est de faire voir les aveugles, parler les muets, entendre les sourds et ressusciter les morts. A condition de ne pas lire l’Evangile comme des matérialistes ! Regardons autour de nous, il y a tant d’aveugles dont le cœur est aveuglé bien plus que les yeux peuvent l’être par la cécité. Il y a tant de cœurs sourds, tant de boiteux de la vie, tant de lépreux de la solitude… Il y a autour de nous tant de morts vivants dont la vie est aussi vide que le désespoir. Il est là le chemin de Noël. Il est là le signe que le Seigneur vient. Il dépend de nous que les boiteux de la vie se mettent à danser, que les muets de l’existence se prennent à chanter, que les cœurs sourds se réveillent et que tous les enterrés de la société retrouvent enfin leur vie.
Et avez-vous remarqué que la réponse de Jésus à Jean est écrite au présent : « Les aveugles voient, les sourds entendent… » C’est donc que cela existe. Et si cela existe, c’est que nous avons déjà commencé à le faire. Eh bien, « Soyez dans la joie du Seigneur, soyez toujours dans la joie, le Seigneur est proche » Et qu’il nous donne aujourd’hui d’être de ces petits dont parle Jésus aux foules et qui, dans le Royaume, sont plus grands que Jean le Baptiste.
Amen !




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