Homélie du dimanche 1 février 2026.
- igignoux
- il y a 13 heures
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Dimanche 4TOA
Evangile Matthieu 5, 1-12
Les gestes parlent. « Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Non pas une montagne, mais la montagne. Si l’évangéliste Matthieu précise « la montagne », ce ne peut-être que symbolique, pour la simple raison qu’il n’y a pas de montagne digne de ce nom au bord du lac de Tibériade. Si Matthieu nous parle de « la montagne » c’est pour nous faire souvenir d’un autre prophète, jadis, sur une autre montagne donnant les commandements de Dieu au peuple d’Israël. En gravissant la montagne, Jésus met ses pas dans ceux de Moïse, il occupe la place d’un nouveau Moïse, il nous indique les chemins de la véritable Terre Promise, il nous ouvre un nouveau chemin de vie en dressant les contours d’une nouvelle fidélité à Dieu.
On dit souvent que les Béatitudes sont le cœur de l’enseignement de Jésus, la charte des disciples, le joyau que les chrétiens doivent transmettre. C’est vrai, puisque Jésus présente son message comme une Bonne Nouvelle, une heureuse nouvelle. Tout commence par un appel au bonheur : « heureux ! » Chaque précepte de cette loi d’un nouveau genre commence par ce mot « heureux ! ». Jésus présente la charte pour le Royaume qu’il annonce comme un chemin de bonheur.
Le bonheur, un immense désir de bonheur habite chaque être humain. Cette proposition évangélique devrait donc nous intéresser et devrait trouver un écho dans le cœur de tant de nos contemporains qui se demandent comme le psalmiste : « Qui nous fera voir le chemin du bonheur ? » Mais de quel bonheur s’agit-il ? Et comment l’atteindre ou l’accueillir ?... En effet répétant à neuf reprises ce mot « heureux », l’’enseignement de Jésus dessine les contours d’un bonheur bien paradoxal. Il nous propose un chemin vers le Royaume dont les règles nous échappent. Aussi devant ces paroles à la fois stimulantes et exigeantes nous pouvons être saisis d’un sentiment contradictoire : à la fois de l’attraction et de la répulsion.
De l’attraction, car les Béatitudes nous fascinent. Il y a du bonheur dans l’air. Elles nous épellent un accomplissement que nous voudrions vivre dès maintenant. Comment ne pas être séduit par la pauvreté de cœur, la douceur, l’engagement pour la justice et la paix, l’authenticité de vie ? Comment ne pas vouloir être soi-même désencombré, ajusté à la seule volonté de Dieu, pris aux entrailles par la détresse d’autrui ? Oui, les Béatitudes nous définissent l’être humain tel que Dieu le veut et l’espère. Inutile de chercher ailleurs une stratégie de « développement personnel ».
Mais en même temps, ce manuel de bonheur nous écrase au point de nous culpabiliser. Quand avons-nous été vraiment en manque de souffle,
assoiffé de Dieu, attentif à tout appel au secours, transparent à l’autre ? Nous ne correspondons pas au portrait dessiné. Il est tellement à contre-courant des valeurs prônées de notre société : la possession, la volonté de puissance, le rassasiement de tous nos désirs, l’occultation de la souffrance et de la mort. Le discours de Jésus sur la montagne est placé trop haut pour nous qui nous débattons dans la grisaille et la médiocrité de la plaine. Après tout, nul n’est obligé à l’impossible.
Eh bien, pour ne pas être accablé par une invitation au bonheur qui nous semble hors de nos prises, il nous faut peut-être apprécier la traduction du mot « heureux » selon la sensibilité hébraïque de ce mot. En effet, dans la tradition juive, le bonheur est dans la marche et non dans l’installation. L’homme heureux selon la Bible est celui qui consent à progresser, aller de l’avant, aller plus loin. Recevons donc cet évangile comme un ordre de marche qui nous oblige à sortir de notre tanière, qui nous conduit à une existence pascale de mort et de vie, qui nous maintient sous l’horizon d’un Règne tout à la fois présent, futur et surprenant.
Souvenons-nous aussi que nous ne sommes pas seuls sur cette route d’exigence. A un niveau plus profond, ces béatitudes nous parlent de Jésus lui-même. S’il nous propose ce chemin d’un bonheur difficile et sans limites, cette voie d’espérance dont il en connait la difficulté et le prix, c’est qu’il l’a lui-même parcourue. C’est à travers l’exode de sa vie que nous pouvons comprendre ce que signifie être « doux et humble de cœur », aimer jusqu’à ses ennemis, propager la réconciliation et la miséricorde, endurer la persécution. Oui, les Béatitudes c’est tout le portrait de Jésus. Elles ne disent pas autre chose que son vécu. Elles nous décrivent ce qui fait le bonheur de Dieu : « Heureux ceux qui aiment vraiment ! »
Alors ce matin, j’ai tourné les pages de l’Evangile. Pour découvrir à nouveau combien le mot « heureux » y est fréquent ! J’ai goûté le bonheur des trois disciples, lumineux et déconcertés sur la montagne de la transfiguration. J’ai partagé le bonheur intérieur et irradiant, de Pierre et Thomas, après leur profession de foi. J’ai fait mien le bonheur des villageois s’attroupant autour de Jésus : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu ». Et à mon tour, j’ai entendu : Heureux ceux auxquels vous ne pensez pas spontanément ! Ceux qui sont en manque jusqu’au fond d’eux-mêmes ; ceux qui ont depuis trop longtemps des larmes dans leurs yeux ; ceux qui ont faim et soif d’être fidèles à l’amour ; ceux sur qui on s’acharne parce qu’ils vivent ce que Dieu désire.
Bien sûr, j’ai objecté : lorsqu’on est dans une telle situation, on n’a pas l’air spécialement heureux ! Comme s’il s’agissait d’être rassasiés d’un contentement exubérant !
Tu n’es point arrivé, tu attends toujours ? Mais l’Evangile ne t’est pas donné pour t’approuver de confondre si souvent bonheur et divertissement ! L’Evangile t’est donné pour te mettre en marche ! En avant, les doux, ceux dont la seule force sont la patience et la confiance. En avant, ceux qui soulagent les autres : leur douleur ne sera plus muette. En avant, les créateurs de paix, ceux avec lesquels la relation est vraie et qui se comportent pour libérer les vraies questions. La joie promise par l’Evangile est une joie qui accueille, partage, crée des liens, compatit, pardonne… Mais c’est toi-même, Seigneur Jésus, que tu me décris aujourd’hui ! Ainsi, il est là, le secret du bonheur ? S’efforcer à te ressembler. Amen !




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