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Homélie du Dimanche 19 Novembre 2023


On ne parlait pas encore des « hommes de talent ». On ne disait pas de telle ou telle personne, « elle a du talent ». On ne parlait pas de « faire fructifier ses talents ». Ces expressions, modelées par les générations, ont pour origine lointaine la parabole de l’évangile. Mais aujourd’hui elles risquent d’en réduire le sens, la portée, l’actualité pour notre vie.


Oui, le talent, qu’était-il quand Jésus racontait l’histoire de ces trois serviteurs à qui leur patron avait confié sa fortune avant de partir pour un long voyage ? Il ne symbolisait ni un quotient intellectuel ni aptitudes humaines à faire fructifier. Le talent, c’était du métal, du vrai. Il pesait 35 à 60 kg et valait une fortune. De véritables lingots en or. Une somme colossale ! Pour vous donner une petite idée, dans la parabole, celui qui ne reçoit qu’un talent reçoit quand même l’équivalent de plus de 15 ans de salaire. Jésus dépasse ainsi les limites du vraisemblable pour mieux attirer l’attention sur la valeur inestimable d’un autre dépôt.


Les deux premiers serviteurs sont campés dans le récit pour le suspense. Ils ont fait ce qu’il fallait. Les talents ont fructifié, du cent pour cent ! Que va-t-il arriver au troisième serviteur ? Si au moins, il avait placé le talent quelque part pour qu’il rapporte. Mais non, il l’a mis en terre. Bien caché ! Il a pour lui, pour se justifier, la Loi, le droit rabbinique. Celui-ci reconnait, en effet, qu’enfouir dans le sol un dépôt confié est un moyen tout à fait légitime, le plus sûr contre les voleurs. Le maître, cependant, n’en tient aucun compte. Il l’accuse d’être un serviteur mauvais, paresseux, timoré. Ce qu’il lui reproche, ce n’est pas de n’avoir rien gagné mais de n’en avoir pas pris le risque. Et sur cet homme, légalement irréprochable, la sentence tombe, sévère. C’est un scandale, Jésus bafoue la morale et méprise le droit.


Quand il raconte la parabole, tenant en haleine ses auditeurs, Jésus vise particulièrement des pharisiens, des scribes, des prêtres, en un mot des serviteurs de la Loi qui pensaient, eux, être de bons serviteurs. Ils la mettaient à l’abri de toute déviation et de toute déformation. Ils la moulaient dans des phrases, ils l’enfouissaient dans des formules et des règles minutieuses. Le message de Dieu, sa Parole étaient ainsi en sécurité. Que pouvait-on leur reprocher ? Et comment, dès lors, ne pas se dresser contre ce Jésus qui faisait tomber les frontières étroites des lois et passer le souffle novateur de l’Esprit ? Lui, alors, leur déclare en substance : « De ce trésor, de cette Parole qui est souffle de vie, qu’en avez-vous fait ? »


Quand Matthieu écrit son évangile, les chrétiens, qui avaient espéré le « retour de Jésus » tout proche, se relâchaient. Ils doutaient. Ils languissaient. En leur redisant la parabole des talents, l’évangéliste les invitait à la confiance, au courage, et les pressait d’être actifs, créatifs. La foi n’est pas affaire de bons sentiments mais d’un agir qui tôt ou tard sera sanctionné. Le risque était grand pour eux d’attendre passivement, plus spectateurs qu’acteurs du monde, plus juges que participants à l’aventure humaine. La parabole des talents leur rappelait que la foi ce n’est pas attendre tout de l’autre, mais c’est inventer la vie avec lui au souffle de l’Esprit. C’est prendre des risques, au risque de se tromper, mais c’est le prix à payer, car ne pas prendre de risques c’est être un mort vivant.


Aujourd’hui, ne faut-il pas relire autrement cette parabole dont nous avons appauvri le sens en en faisant une petite histoire pour illustrer les leçons de morale ? La Parole de Dieu qui nous est confiée, qu’est-elle pour nous ? Simplement des vérités, des dogmes ou des semences de vie ? Qu’en faisons-nous ? Ne l’enfouissons-nous pas dans nos silences paresseux, peureux ? Par excès de prudence et par manque de confiance, n’avons-nous pas canalisé, figé la lave incandescente de l’Evangile ? N’avons-nous pas entassé les semences de la Parole de Dieu dans la serre de nos clochers l’empêchant ainsi de fructifier hors de nos propres terres cultivées ? N’avons-nous pas oublié que les premiers chrétiens ont dû, eux aussi, poussés par l’Esprit, abandonner leur ancienne sécurité, pour risquer l’Evangile à la croisée des chemins, sur la terre des païens ?

En effet, dans cette parabole, le maître qui part en confiant ses biens à ses serviteurs, c’est bien le Christ qui responsabilise ses disciples et au-delà, l’Eglise d’aujourd’hui. L’Eglise que nous sommes et qui doit rendre des comptes devant l’histoire et devant Dieu de ce qu’elle a reçu. Oui, c’est dans l’actualité de notre temps que l’Eglise doit répondre de ses actes et apprendre à se remettre en question, elle qui donne parfois l’impression de faire du sur-place. Disciples du Christ, plus que jamais, nous devons prouver dans nos actes, à la face du monde, que nous croyons en ce que nous disons, que nous vivons ce que nous annonçons.


Alors Seigneur dans le monde il y en a des gens qui ont du talent, il y a le surdoués en affaires, les surdoués en électronique, les surdoués en sports… mais toi tu préfères, surtout, les surdoués du cœur. Est-il vrai, Seigneur, qu’à tout homme diplômé des grandes écoles ou balayeur du métro, blanc ou noir, malade ou bien-portant, jeune ou vieux, superstar ou inconnu, citadin ou paysan, tu ne poseras qu’une seule question au soir de sa vie : qu’es-tu fait de ton capital d’amour, de cette capacité d’aimer, de cette étincelle de ma propre vie, que je t’avais confiée pour la faire fructifier ? Seigneur aide-nous à ne pas enterrer ce trésor, à faire fructifier notre capital d’amour, le seul à ne jamais se dévaluer, sur terre et dans ton éternité. Donne-nous d’entrer dans la joie de ton amour !


Père Patrick Rolin

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