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Homélie : Veillée pascale

Matthieu 28, 1-10

On les imagine, ces femmes, se rendant de bon matin au tombeau, encore traumatisées par la violence et les douleurs de la Passion de Jésus, encore accablées et tristement déçues par cette foule qui s’est lâchement laissé manipuler contre lui. On les imagine et on les comprend, ces pauvres femmes, troublées dans leur cœur par le silence de Dieu alors qu’on maltraitait un innocent… Où était-il, ce Dieu dont Jésus avait tant clamé la bonté et qu’il appelait affectueusement « Abba », Père ? On devine qu’elles sont aussi troublées par l’impuissance de Jésus, qui avait pourtant accompli de si grandes choses pendant ces trois années au cours desquelles il avait sillonné le pays, prêchant, délivrant, guérissant, remettant debout les pauvres et les petits. Et là, tout au long de cette mascarade de procès, il s’était laissé faire, n’ouvrant presque pas la bouche, comme un agneau qu’on mène à l’abattoir… Et maintenant, abandonné de tous, il git au tombeau et il n’y a qu’elles, ce matin, pour venir voir l’endroit où on l’a mis…

Oui, on les comprend et on les admire, ces femmes, lorsque surmontant leur peur, elles vont jusqu’au sépulcre, aux premières lueurs de ce jour, qui deviendra le saint dimanche, mais qui n’est encore que le premier jour de la semaine, après la fête du sabbat. Elles sont inquiètes et ce n’est pas l’avalanche de faits troublants qui va les rassurer : un tremblement de terre, un ange qui fait rouler la pierre en un éclair et des gardes morts de peur ! Et la parole de l’ange qui ne les console qu’à moitié : dès qu’il a fini de parler, elles s’en vont en courant, remplies à la fois de crainte et de joie, et c’est peut-être leur joie qui tremble le plus !

En effet, ce qu’elles ne comprennent pas encore, ce qu’elles viennent d’entendre et de voir va changer le cours du monde : « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là vous le verrez. Voilà ce que j’avais à vous dire. »

Mes amis, ce message, jusqu’à la fin des temps, sera le plus grand tournant de l’histoire, le plus grand événement que l’univers ait connu. Telle est, du moins, la foi des chrétiens. En donnant sa vie, le Fils de Dieu a sauvé le monde. La mort n’est plus le dernier mot de l’histoire. La vie a triomphé, Christ est ressuscité ! Lui qui était venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance, le voici qui nous l’offre à profusion, non pas seulement à l’heure de notre mort, mais déjà à chaque heure de notre vie, si nous acceptons de l’accueillir.

Alors, dans le cœur de ces femmes revenant du tombeau, l’incompréhension fait place à l’étonnement, comme pour préparer le chemin de la foi. Oui, l’étonnement, c’est ce qui nous reste quand toutes les fausses certitudes se sont évanouies et que l’on est enfin libre pour chercher et accueillir la vérité. L’étonnement, c’est le privilège des pauvres de cœur qui renoncent à l’orgueil de prétendre avoir tout compris ! Et l’on peut y voir le fil conducteur de toute cette histoire sainte que nous avons parcouru tout à l’heure à grandes enjambées : pauvreté d’Abraham acceptant d’offrir son fils unique, pauvreté du peuple de l’exode acceptant d’abandonner les oignons d’Egypte, pauvreté du peuple de l’exil acceptant d’avoir perdu à jamais le Temple, et puis pauvreté de ces femmes qui se rendent à un tombeau qu’elles trouvent vide, dépouillé de la dépouille qu’elles étaient venues embaumer. Oui, pour que nous commencions à accueillir quelque chose, peut-être faut-il d’abord qu’il ne nous reste rien ! Cela est vrai pour les familles endeuillées, pour les malades isolés et pour ceux qui souffrent, de quelque manière que ce soit. Quel dépouillement !

Et bien ce soir, comment ne pas penser tout particulièrement à tous les

Catéchumènes qui sont baptisés au cours de la veillée pascale. Plus de 2OO pour notre diocèse, dont cinq de St Bonaventure, dont vous Franck qui allez être baptisé dans quelques instants… Très souvent, c’est une épreuve qui les a conduits à reconsidérer leur vie, le sens de leur vie. C’est à un passage, à une Pâques qu’ils se sont sentis appelés… Aussi avec eux ce soir, nous sommes invités à bien nous imprégner des gestes liturgiques de l’Eglise en cette veillée pascale. Le feu nouveau, détruisant les cendres de notre péché et soufflant sur les braises de notre espérance. La lumière, recueillie à même le feu pour éclairer la marche de l’Eglise et les pas de chacun, en communion de foi autour du Christ ressuscité, alpha et oméga de toute l’histoire. L’eau, celle qui jaillit du côté ouvert du Christ, l’eau vive du baptême, l’eau que l’Eglise puise avec joie aux sources du salut, pour l’offrir à tous les hommes de bonne volonté. Le feu, la lumière, l’eau, et puis l’Ecriture, ce grand livre d’une Présence, inspiré par un souffle de vie, ce livre que l’on tourne page après page, cependant qu’il nous retourne en profondeur. Ce livre de vie qui laisse s’échapper la Parole de Dieu, pour qu’elle prenne chair en nous et se livre par amour pour nous délivrer de la mort. Le feu, la lumière, l’eau, l’Ecriture et tout à l’heure, la fraction du pain, où s’uniront, en une seule et cruciale action de grâces, le don de Dieu, ici et maintenant, et pour l’éternité… et le sacrement du frère, ici et maintenant, dans toutes nos Galilées.

Oui, qu’elle est belle et riche de sens, cette grande veillée de Pâques !... Car il est important que nous sachions bien quelle est notre espérance et quelle est notre foi. N’oublions pas l’avertissement de St Paul : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre prédication, vaine aussi notre foi » (1 Co 15,14) car pour qui a reçu la vie nouvelle du Ressuscité, la mort est désormais rejetée en arrière. Le chrétien est un ancien mort que le baptême a fait renaître à la vie.

Mais en sommes-nous bien conscients ? car toujours selon St Paul : « Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Rm6,8).

Mes amis, la résurrection de Jésus n’est pas un « happy end » hollywoodien inventé pour rattraper un scénario raté d’évangile galiléen ! D’ailleurs, il n’y eut aucun témoin de la résurrection. Mais, à commencer par des femmes, puis des hommes, il y eut seulement des témoins du Ressuscité. Et ces témoins nous ont passé le témoin pour qu’à notre tour, ici et maintenant, nous fassions signe de cet Amour plus fort que la mort.

Les femmes, mi-apeurées, mi-joyeuses, revenaient en courant du tombeau, ayant entendu l’ange les envoyer vers les disciples. « Et voici que Jésus vint à leur rencontre » (Mt 28,9). Ecoutons-le dire aux femmes : « Je vous salue », comme l’ange l’avait dit à Marie au début du récit de St Luc (Lc 1,28) et comme il le dit à toi Franck qui va être baptisé, et à chacun d’entre-nous, où que nous en soyons, qui que nous soyons. Oui, le ressuscité connait notre désir de vivre et il vient à notre rencontre en cette veillée pascale. Et bien, regardons les femmes saisir ses pieds qui ont gardé les plaies du supplice, ces pieds qui les précèdent sur les chemins de Galilée, ces pieds qui nous précéderont toujours sur tous les chemins de la mission. Oui, écoutons avec notre cœur Jésus redire aux femmes les paroles de l’ange, comme pour les confirmer, comme pour nous les confirmer, ici et maintenant : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront ». Oui, frères et sœurs : Christ est ressuscité ! Alléluia !

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